Essai.




Le vendredi 17 novembre 2017 au soir, à la Maison Populaire de Montreuil — mon premier concert de Clara Luciani, j’ai été frappé de remarquer dans la foule, à mes côtés, sept personnes altérées par le moment présent, dont les corps dessinaient des réactions mécaniques, spontanées — comme dans un état second — suivies ou précédées de râles incontrôlés. J’ai eu besoin de rentrer en contact avec elles, savoir ce qu’elles ressentaient, toucher du doigt la forme concrète, singulière, de l’enchaînement des effets du réel de cette soirée, sur elles, sur eux.

La demande s’exprimait comme suit : « Je vous ai vu bouleversé.e pendant le concert. Qu'avez-vous ressenti physiquement ? A quoi pensiez-vous à ce moment précis ? ».



Cela s'est déroulé un court instant, instinctivement, dans l’intervalle immédiat qui suivit la fin du concert, au moment où la lumière s'est faite sur les visages. C'est un interrogatoire intime qui n’appartient qu’à moi. Il ne faut pas trop vouloir accorder d’attention à un protocole manifeste ni à une méthodologie assidûe ; il s’agissait de recueillir sur le moment, je crois et à cet endroit précis, quelque chose qui me semblait être de l’ordre d’une nécessité. Une question simple posée de l’extérieur, à la manière d’un intervenant exogène troublé par des observations de terrain. Je ne sais pas vraiment comment cela a commencé, ni par qui, ni pourquoi je l'ai fait. Ou peut-être que si, je sais. Sept personnes donc, dont je renonce ici à une description détaillée.



Femme, 38 ans

Elle dit : A quoi j’ai pensé ? Elle répète.

J’ai pensé à lui. Elle sourit.

Elle cesse de me regarder. Elle regarde un nulle part qui est un ailleurs et dit :

C’est venu de sa voix, à Clara - sa voix, je - à un moment, toute à l’heure, elle avait comme les larmes aux yeux sur scène, quand elle a chanté, un truc dans le bide qui ne m’a pas quitté, c’est ça que j’ai ressenti.

Elle me dit qu’elle se souvient de deux phrases qui l’ont marqué, « Encadre ma photo entre celle de tes parents » – elle précise : je crois que c’était un truc comme ça.

Elle me dit qu’elle est émue. La musique l’émeut en général mais ce concert là, l’a ému plus que d’ordinaire.

Clara Luciani n’a pas une voix ordinaire.  

Elle n’aime pas l’ordinaire. Elle dit : Cela répond à la question ? Puis, elle souligne un léger mouvement du doigt de la main gauche, fluide, inconscient, échappé dont elle ne se rend même pas compte. C’est ce qu’elle a fait pendant le concert à quelques centimètres de moi et qui fait que je l’ai remarqué, je crois.



*

Homme, 24 ans
Il dit : J’ai eu froid. Mais ce n’était pas désagréable. Je crois que c’est quand elle sourit et qu’elle a dit un truc grave en même temps. Ca m’a fait ça. Je veux dire, ça m’a fait froid. Et ç’a ma fait pensé à elle. Elle n’est pas là.

Il n’en dit pas plus, ne parle pas de cette « elle », qui pourrait être n’importe qui et pourrait être un « il » aussi.

On pense toujours quand on écoute de la musique, même si on ne le veut pas, il rajoute, avec empressement - comme on peut faire parfois pour tenter de clore un débat, de contresigner une théorie. 

Il ne dit plus rien juste après, me demande si je suis journaliste et si ce qu’il dit, les mots qu’il dit, qu’il vient de dire, vont être publiés quelque part. A ma question de savoir si cela pouvait d’une manière ou d’une autre corrompre ses réponses, il assure deux « non», suivis de :

Comme ça je peux surtout faire une dédicace à celle à qui j’ai pensé et dont je t’ai parlé, lui dire que je l’aime, quoi.

Il insiste sur « je l’aime » en accentuant le « je », avec une sorte d’accent dont je ne perçois pas l’origine.

Il connaît les chansons de Clara Luciani par coeur ou à peu près disons. Il les chantait derrière en sourdine, à deux mètres de moi, avec parfois les mêmes accentuations des mêmes mots que relevaient son accent et que j’entendais de loin, sur les paroles de la chanson « Comme Toi ».

*

Femme, 46 ans
Elle dit : J’ai été ému. J’ai pensé à mon fils.

Elle ne dit plus rien, elle attends que je rajoute quelque chose et comme je ne dis rien elle tente de se soustraire du temps concret, en insérant dans la discussion une pensée - de celles qui peuvent prendre la forme de préoccupations intrinsèques :

Je suis fier de mon fils, c’est idiot que cette pensée me soit tombé là, je ne sais pas pourquoi j’ai pensé, des fois on ne sait pas.

Elle rigole.

Elle baisse la tête, comme elle l’a fait pendant le concert. Elle était devant moi.

Et puis elle est très belle cette chanteuse, je ne la connaissais pas. C’est une amie qui m’a emmené et je ne le regrette pas.

Elle reprend : Quand je dis qu’elle est belle, c’est de l’intérieur, aussi, j’ai l’impression.

Elle est gênée, je le vois mais elle ne le dit pas.

*
Femme, 31 ans
Elle dit : J’ai pensé à demain. J’ai ressenti de la joie. Je suis contente. Je me suis dit que je passais une bonne soirée et donc que j’allais passer un bon lendemain. C’est souvent comme ça chez moi. Et puis l’endroit est chouette et les verres de vin sont pas chers.

Elle rit.

Son rire est reconnaissable.

Quand c’était la fin du concert, elle et son amie ont crié « encore », avant de rire. Je l'ai entendu rire ainsi la première fois.

Elles jouaient à qui rie le plus fort, à la manière de ces spectateur.trice.s, quelques fois bien encombrant.e.s qui opèrent dans les temps blancs des représentations publiques, entre deux chansons, deux silences et dont on perçoit les murmures parasites, les bruits, les remarques déplacées, envahissantes ou les rires.

Elle était à ma droite, pendant le concert, au moment où je l’ai perçu.

Elle a ri à l'une des blagues d'entre deux chansons de Clara Luciani.

C’était un rire agréable.

*

Homme, 42 ans
Il dit : J’ai pensé à lui. Il ne peut pas être là. Du coup je pense que je ressens du manque.

Il hésite.

Il dit qu’il ressent plein de trucs mais que là, aujourd’hui, c’est « difficile de dire ».

Il pense à plein de choses, il le dit avec ces mots « plein-de-choses » et rajoute que ce qu’il a préféré du concert c’était :

Quand ca bougeait, quand elle a repris Metronomy, ouais. Je préfère la version de Clara Luciani à l'original même.

Et après :

Quand ca bouge, ca fait du bien à l’esprit. Et du coup, on ne pense plus au manque.

Ce manque-là qui semble l'avoir traversé dans l’écho de la voix de Clara.

*

Homme, 28 ans
Il dit : Ben j’ai pensé à mon ex. Il y a une chanson qu’elle a dite, ça m’a fait rire, parce que j’aurais exactement voulu dire les mêmes paroles à mon ex. Ca aurait été classe.

Il rit.

Je lui dis que la restitution de ce qu’il me dit ne portera aucune trace de son prénom, que tout est anonymisé, alors il me raconte son histoire, dessine en tâtonnant la géographie de sa situation sentimentale du jour.

Chacun.e inscrit, à sa manière, dans la perception d'une écoute musicale, ses ressentis, ses pensées et ses parcours individuels, pour pouvoir involontairement s’y mouvoir — je me dis. Et je trouve ça génial.

Quand il fini, il balance :

Tu va te souvenir de tout ça ? T’enregistre pas ? En tout cas, c’était bien cool ! Tu la connais ? Je ne savais pas qu’elle avait fait la première partie de Benjamin Biolay, c’est chanmé, avant de prononcer :

Attends, je vais aller acheter un CD.

*


Femme, 28 ans
Elle sourit, me regarde.

Elle dit : Jai pensé à rien.

Elle se tait un instant, me dit qu’elle n’a pas le temps, reprends :

A rien, elle répète. Parce que j’ai eu trop de choses en moi. Il y avait beaucoup de choses ce soir. C’est sa voix, quand elle a posé sa voix sur une note de silence, c’était fou. J’ai été paralysée, tu vois. Je suis devenu un être momentanément incapable de penser ce soir. Voilà ce que sa voix a fait de moi ! 



Voilà - ce - que - sa - voix - a - fait - de - moi — ces derniers mots m’immobilisent. Je réalise qu’ils traduisent la conséquence nette d’une réaction physiologique, d’une possibilité physique venue se blottir à l’endroit même du ressentiment de cette spectatrice, de nous tous qui étions là. Je remarque aussi qu'ils répondent en parallèle aux mots « Vois ce qu’il a fait de moi » que Clara Luciani balance dans la chanson "A crever".J’aurai aimé les trouver ces mots et les dire, parler des monstres d’amour naissant en moi, en utilisant ces mots-là. J'étais à leur recherche sans doute.

Peut-être ai-je posé cette question pour ça ? Tout ceci s’est déroulé ainsi.
Cela s’est passé en plusieurs moments ce soir-là et pour chacun et pour moi.

C’était mon premier concert de Clara Luciani, c’est à propos de sa voix.